Appel à communications / Pratiques artistiques en situation d’exil : injonctions, assignation et engagement ?

15 Fév 2024 | Appels

Appel à communications
Journée d’études / Pratiques artistiques en situation d’exil : injonctions, assignation et engagement ?

27-28 Juin 2024
Saint Denis – Chapiteau Raj’ganawak

Si l’engagement politique des artistes est une question centrale dans les études d’art, elle se pose d’autant plus vivement dans le cas des “artistes en exil”. La figure de l’artiste en exil tend à devenir, dans plusieurs pays, une catégorie culturelle spécifique, et renvoie communément à l’image d’une pratique artistique articulée à l’expérience migratoire et au contexte politique du pays de départ (Rinaudo, 2023). L’objectif de ces journées d’étude sera d’analyser et de déconstruire ce lien, souvent naturalisé, entre exil et art engagé. Pour ce faire, nous adopterons une perspective pluridisciplinaire, qui mêlera sciences sociales (sociologie des institutions artistiques, études des mobilisations collectives, sociologie des trajectoires migratoires…) et études artistiques, ce qui permettra d’analyser conjointement les trajectoires des artistes exilé·e·s, leur inscription dans des champs spécifiques et le contenu de leur production artistique. Les liens entre engagement politique, pratique artistique et exil seront étudiés à partir de deux axes principaux.

1. La construction de la figure de l’artiste en exil

Tout d’abord, il s’agira de questionner la notion même d’“artiste en exil”, en s’intéressant aux mécanismes d’auto-identification et d’assignation par autrui qui entrent en jeu dans la formation de cette catégorie. Cette réflexion s’accompagnera d’une interrogation sur la complexité même de la définition de l’exil qui, dans le cas des artistes, recouvre des caractéristiques communes et distinctes, souvent propres aux enjeux de ces métiers. Pour certain·e·s, l’exil est avant tout professionnel, dans la mesure où le retour au pays d’origine est rendu possible, à condition de ne pas y exercer son art. Pour d’autres, le retour est inenvisageable.

En Europe, depuis 2015 notamment, une place singulière et de plus en plus importante est accordée aux “artistes en exil” au sein des institutions culturelles. Des formes d’accueil se déploient pour des personnes ayant déjà eu un parcours artistique avant leur départ (développé dans le pays d’origine et/ou pendant le parcours migratoire) : la mise à disposition de structures et d’espaces de création, des occasions de diffusion et de professionnalisation (Laplanche-Servigne, 2023). Des politiques culturelles dites d’accueil sont mises en place, appuyées par des programmes, festivals et financements spécifiques, valorisant la pratique d’artistes contraint·e·s de vivre en dehors de leur pays d’origine. Signe de reconnaissance et gage de visibilité, ces multiples dispositifs ont pour mission de constituer une porte d’entrée vers l’insertion des praticien·ne·s dans le paysage artistique du pays où ils et elles se trouvent.

Cette démarche conduit à envisager le titre d’“artiste en exil” presque comme une catégorie culturelle en soi, dotée de codes, critères et grilles d’interprétation propres. Celle-ci génère souvent un horizon d’attente précis, façonné par des injonctions quant aux contenus des œuvres produites, aux messages et discours portés, distinctes de celles qui s’appliquent au reste du champ artistique contemporain. La référence à l’exil peut participer à une réification des artistes en question, dont l’œuvre et l’identité se retrouvent circonscrites à cette notion et l’imaginaire qui l’entoure. Une première série de questionnements aura trait aux attentes associées à la figure de l’artiste en exil : quelles formes d’engagement politique et artistique liées à la situation dans le pays d’origine de l’artiste et/ou à son expérience du déracinement sont mises en exergue dans le champ artistique ? À l’inverse, quelles prises de position publiques peuvent être source de discrédit ? Quel équilibre entre engagement militant hors du champ artistique et production artistique engagée est attendu des artistes en situation d’exil ?

La catégorie d’artiste en exil n’est par ailleurs pas neutre politiquement. Elle s’articule à la distinction communément faite entre “réfugié·e·s”, qui auraient fui leur pays en raison de persécutions, et “migrant·e·s”, parti·e·s pour des raisons économiques – une distinction dont la pertinence sociologique a été largement remise en cause (Akoka, 2020). Comment cette distinction influe-t-elle sur la constitution de la catégorie d’artiste en exil ?  Dans quelle mesure les institutions culturelles opèrent-elles, ou non, un tri à partir du pays d’origine des artistes, de leur origine sociale, de leur statut juridique (réfugié·e·, demandeur·se d’asile, “sans papier”) ? Comment ces nouvelles figures d’artistes en exil se conjuguent-elles avec les politiques migratoires contemporaines et comment les comparer avec l’image romantique de l’artiste exilé·e qui a marqué le XXème siècle ?

2. Engagement politique des artistes en situation d’exil : entre injonctions, attentes militantes et production artistique

S’intéresser à la façon dont les artistes ayant une expérience de la migration mobilisent l’identité de l’artiste en exil et les ressources qui lui sont associées implique de s’interroger sur l’articulation entre injonctions du champ, engagement politique et production artistique. Une deuxième série de questionnements portera sur la façon dont les artistes répondent à ces attentes. Dans quelle mesure la figure de l’artiste en exil fait-elle sens par rapport à la perception qu’ils et elles ont de leur trajectoire personnelle et professionnelle ? Comment s’articule-t-elle avec ou gomme-t-elle d’autres types d’appartenances, à travers un processus d’homogénéisation favorisant certains parcours ? Dans quelle mesure a-t-elle un impact sur le contenu des œuvres ? Quelles “tactiques”, au sens d’adaptations inventives (Certeau, cité dans Nimer et al., 2023 : 1), sont mises en œuvre par les artistes ? L’étiquette de l’artiste en exil peut-elle constituer une ressource si elle reste décorrélée de tout art “engagé”, ou si l’artiste choisit de défendre un positionnement qui n’est pas celui attendu de lui/d’elle ? Quelle place est donnée à la question du désengagement, au sens d’une rupture ou d’un éloignement par rapport à ce qui a constitué une cause politique et une condition d’intégration dans le paysage artistique des pays d’accueil ? Ces questionnements nous conduiront également à nous pencher sur les dynamiques de pouvoir au sein des milieux artistiques. Plusieurs enquêtes ont montré que l’engagement contestataire serait proportionnel au positionnement des artistes au sein des milieux artistiques. Plus un·e artiste est situé·e à la marge des marchés de l’art ou des institutions artistiques dominantes, plus il/ elle doit être engagé·e pour exister dans ces milieux (Sapiro, 1999 ; Boëx, 2013). Dans quelle mesure la reconnaissance artistique permet-elle de ne plus dépendre des ressources associées à la figure de l’artiste en exil ?

Les attentes vis-à-vis des artistes en situation d’exil peuvent également émaner des réseaux militants dans lesquels ils/elles s’inscrivent, du fait de leur origine et leur socialisation communautaire. La sociologie des mouvements sociaux s’est tôt intéressée à la façon dont les artistes peuvent mettre leurs compétences professionnelles au service de la cause qu’ils/elles défendent, avec la constitution de répertoires d’action “artistiques” aux côtés de répertoires d’action plus classiques (Balasinski et Mathieu, 2006 ; Eyerman et Jamison, 1998 ; Reed, 2005). L’artiste est vu par les militant·es comme une ressource pour la cause, et sa production artistique est souvent évaluée à l’aune de son “efficacité” ou de sa conformité aux idéaux du mouvement. Des tensions peuvent alors exister entre les attentes des réseaux militants, dans lesquels les artistes sont plus ou moins inscrits, et la démarche créative ou encore les intérêts professionnels de ces dernier·e·s. Une dernière série de questionnements portera ainsi sur les liens entre militant·es et artistes en exil. Quelle place occupent les artistes en exil au sein des réseaux militants luttant pour une cause à laquelle l’artiste est associé·e ? Comment jonglent-iels entre différents objectifs, artistiques, professionnels et politiques ? Comment composent-ils/elles avec les potentielles tentatives de disciplinarisation de leur production artistique pour servir la cause ? Plus particulièrement, de quelle façon ces enjeux interviennent-ils dans la constitution de musées en exil, qui rassemblent des œuvres dont la valeur politique de résistance va au-delà de la valeur artistique ?

À l’instar de Larzillière qui suggère de s’intéresser à “l’épaisseur temporelle et aux impacts à long terme dans des histoires de vie” (Larzillière, 2023: 10), nous nous efforcerons d’aborder ces questionnements en prêtant attention aux parcours biographiques des artistes et à l’évolution de leurs œuvres dans le temps. L’engagement des artistes, pris dans une acception large, ne sera pas pensé comme une constante mais comme un phénomène évolutif, en fonction des trajectoires de vie des personnes, de leurs rapports changeants avec leurs sociétés d’origine et d’accueil, de leurs avancées professionnelles, des évolutions politiques dans lesquelles ils/elles sont pris·es et des variations dans leurs intérêts artistiques.

Modalités pratiques

Les propositions de contributions sont les bienvenues de la part de chercheur.se.s ainsi que de la part d’artistes ou travailleur.se.s des mondes de l’art souhaitant parler de leurs œuvres et/ou de leur trajectoire professionnelle. Les contributions peuvent se concentrer aussi bien sur la présentation d’un corpus d’œuvres que sur l’analyse du positionnement des artistes dans différents espaces professionnels et politiques, l’objectif de l’événement étant de faire dialoguer praticien.ne.s et chercheur.se.s autour de questionnements communs.

Les propositions de communication (3000 signes, en français ou en anglais) sont à envoyer pour le 10 mars 2024 et seront adressées conjointement aux organisatrices : Lola Guyot : lolaguyot@hotmail.fr; Sophie Lacombe : slacombe@parisnanterre.fr; Ophélie Mercier : ophelie.mercier@ugent.be

Comité scientifique : 

Karen Akoka, Université Paris-Nanterre – ISP
Jumana Al-Yasiri, Chercheuse et curatrice indépendante
Marios Chatziprokopiou, University of Thessaly – Culture Borders Gender Lab
Pauline Donizeau, Université Lyon Lumière 2 – Passages XX-XXI
Nora El Qadim, Université Paris 8, Saint Denis-Vincennes – CRESPPA
Bérénice Hamidi, Université Lyon Lumière 2 – IUF – Passages XX-XXI
Pénélope Larzillière, IRD – Université Paris-Cité – CEPED
Christian Rinaudo, Université Côte d’Azur – URMIS
Mathilde Zederman, Université Paris-Nanterre – ISP

Comité d’organisation : 

Lola Guyot – Institut Convergences Migrations / Heidelberg University
Sophie Lacombe – Université Paris-Nanterre – Laboratoire HAR
Ophélie Mercier – Ghent University (Belgique) / Centre Marc Bloch (Allemagne)

Partenariats Institutionnels : 

Institut Convergences Migrations
Centre Marc Bloch (Berlin)
Ghent University – Faculty of Arts and Philosophy