Appel à communication / Fabriquer les identités collectives. Un chantier de l’art à l’époque contemporaine (XIX-XXIe siècle), 28 mai 2020, INHA

Fabriquer les identités collectives. Un chantier de l’art à l’époque contemporaine (XIX-XXIe siècle)

L’art, quel qu’il soit, est exclusivement politique 

Daniel Buren1

Les derniers siècles (XIX-XXIe) ont été le terrain d’une reconfiguration incessante des identités collectives et de leurs imaginaires. Ces fluctuations sont le résultat des transformations majeures que sont les révolutions politiques, les phénomènes de modernisation industrielle, les nouvelles dynamiques de territorialisation et de mondialisation. Par conséquent, il est important pour l’histoire de l’art d’engager une interprétation de l’œuvre artistique en l’intégrant aux facteurs extérieurs. Dans une volonté de s’éloigner des schémas traditionnels, qui excluent, désengagent, décontextualisent et dépolitisent, le monde artistique interroge le lien entre art et société, entre création et construction des identités collectives. Ce sont d’ailleurs l’émergence, la grande diversité et le caractère mouvant de ces dernières qui sont ici sujet d’intérêt.

À titre d’indication, et sans prétention d’exhaustivité, ces identités collectives peuvent recouvrir des réalités nationales, territoriales, socio-économiques, générationnelles, professionnelles, ethniques, raciales, de genre, sexuelles, religieuses, politiques, militantes, philosophiques, linguistiques, artistiques, culturelles, corporelles, humaines/post-humaines… Ainsi, pour appréhender la notion d’identité collective dans sa plus grande pluralité, il paraît intéressant de se focaliser sur les mécanismes et les conséquences particulières de ces constructions à travers l’art, que nous entendons ici dans toute son interdisciplinarité (peinture, sculpture, architecture, performance, cinéma, installation…).

Il est alors nécessaire d’envisager la production artistique à la lumière de la sémiologie visuelle considérant que l’art est en soi un signe, une narration, un discours plastique. Il peut incarner une idée ayant sa place sur le terrain de l’identité collective, devenant symbole. D’ailleurs, toute construction d’identités collectives se nourrit nécessairement de symboles puisqu’elle est d’abord un projet de définitions. L’art peut-il alors faire événement dans l’histoire ? Est-il doué d’un pouvoir performatif ? Comment s’articule-t-il avec l’action collective, considérée habituellement comme le phénomène quasi-unique de la construction des identités collectives ? En interrogeant les formes, les conditions de production et les modalités de réception, est-il possible de mettre au jour le rôle de la production artistique dans la construction des récits identitaires ?

Certaines dialectiques particulières ont déjà su retenir l’attention de l’histoire de l’art. À l’échelle nationale, le constructivisme russe est mis au service des idéaux du régime politique – tourné vers le déploiement d’une identité prolétarienne – constituant ainsi un cas exemplaire d’art officiel. Sur le terrain religieux, les phénomènes iconoclastes ont pu servir à légitimer de nouvelles constructions politiques : de la Révolution française, qui construit une nouvelle identité républicaine sur la destruction de toute iconographie liée à l’Ancien Régime, jusqu’à l’épuration culturelle opérée par l’État islamique au Proche-Orient. Dans une dimension endogène au monde artistique, le processus de légitimation passe souvent par un regroupement en « mouvement », imposant une identité collective acceptée ou non par les artistes, à l’instar de la formation du Nouveau Réalisme en 1960 menée par le critique Pierre Restany.

Si des exemples ont donc déjà été développés, cette vision reste lacunaire. Dans le jalon d’une actualité scientifique florissante sur le sujet2, cette journée d’études a pour but d’ouvrir de nouvelles perspectives dans le cadre temporel de l’époque contemporaine. Il est question d’étudier la portée de la culture artistique sur les imaginaires et les définitions des identités collectives, d’interroger le rôle de l’art dans les processus de construction, systémiques ou particuliers, des identités collectives. Quand l’art devient-il symbole ? Quand et comment s’en saisissent les acteur.trice.s ? Quelle place prend-il dans le processus de définition d’une identité collective ? Sa présence est-elle pérenne ou bien constamment menacée, subvertie ? Il est également important d’ouvrir le champ de recherche à des identités peu questionnées, qui échappent majoritairement à l’intelligibilité, dont on connaît encore mal les processus de construction et que l’on ne relie que rarement à une production artistique et culturelle. Ces identités se construisent par opposition à une identité plus normée. En effet, c’est souvent dans la menace de ses conditions d’existence qu’une communauté cherche à asseoir une identité collective, réagissant ainsi à une communauté déjà légitimée et dont le modèle de représentation est largement diffusé. Les Saint-Sébastien de Pierre et Gilles s’accaparent et subvertissent un motif chrétien, bouleversent les normes iconographiques et participent à la création d’un nouveau modèle pour une communauté marginalisée. Ironiquement, Saint-Sébastien est rebaptisé en icône gay.

Ainsi, les axes de réflexion possibles, mais non-exhaustifs, sont les suivants :

  • les mécanismes de construction symbolique des identités collectives (notamment celles ayant été largement marginalisées jusque-là)
  • les capacités performatives de l’art dans la société et l’histoire
  • la réception socio-anthropologique et les phénomènes de reprises d’une iconographie
  • l’art au service des mécanismes de pouvoir et de hiérarchisation des identités
  • la manipulation, le détournement ou la politisation a posteriori d’une œuvre d’art
  • l’art engagé dans une quête identitaire
  • l’art comme moyen de subvertir les identités normatives
  • le musée comme lieu de catégorisation identitaire artificielle
  • les stratégies d’intégration d’un.e artiste dans un groupe.

Cette journée d’études est ouverte aux doctorant.e.s et jeunes chercheur.euse.s de toutes les disciplines, prenant comme objet d’étude l’art et ses manifestations. Les personnes intéressées doivent envoyer leur bio-bibliographie et leur proposition de communication (entre 2000 et 3000 signes) à association1920@gmail.com avant le 24 février. Elle se tiendra le jeudi 28 mai 2020 de 9h30 à 18h à l’Institut national d’histoire de l’art.

19-20 est l’association doctorale d’histoire de l’art contemporain. Son objectif est de valoriser le travail des étudiantes et des étudiants en thèse dont les recherches portent sur l’art du XIXe au XXIe siècle. Association 19-20, Galerie Colbert, INHA, 2 rue Vivienne, 75002 Paris. https://1920.hypotheses.org/

Image : Thomas Schütte, Die Fremden [Les étrangers], céramique émaillée, 1992, Musik- und Kongresshalle (MuK), Lübeck. Photo : Jörg Schwarze