Journée d’étude / Littérature et caricature du XIXe au XXIe siècle, 5 févier 2020, Sorbonne Université

Littérature, arts, médiums (CELLF, Sorbonne Université)
Histoire des arts et des représentations (HAR, Université Paris Nanterre[1])

Journée d’étude
Littérature et caricature du XIXe au XXIe siècle

Mercredi 5 février 2020
Maison de la Recherche – Sorbonne Université
28, rue Serpente
75006 Paris

9h00-9h30 : Accueil et Introduction

Première séance : Où commence et où finit la caricature verbale ?

9h30-10h00 : « Éléments pour une poétique de la caricature verbale au XIXe siècle », Bernard Vouilloux

Alors que la caricature se limite principalement pour nous au portrait-charge, la compréhension qu’en ont les contemporains de Baudelaire et de Champfleury est beaucoup plus large, qui s’étend jusqu’aux scénettes de la vie quotidienne. Plus diversifiées sont donc les formes verbales avec lesquelles elle peut être mise en relation. Faire état des équivalents verbaux du caricatural n’est, du reste, qu’un juste retour des choses : la parodie, la satire, la fatrasie sont quelques-unes des formes littéraires mobilisées par Champfleury pour circonscrire la portée de la caricature. À partir d’exemples pris dans la littérature du temps, on tentera donc de dégager les éléments d’une sémiotique, d’une rhétorique et d’une poétique de la caricature verbale au XIXe siècle.

10h00-10h30 : « Typologie et caricature dans la représentation de l’Étranger chez Théophile Gautier », Ji Eun Hong (Paris IV)

La caricature est partout, chez Théophile Gautier, et ce n’est guère surprenant chez cet amateur de « trait extravagant » et de fantaisie. Gautier aime les caricaturistes (français, anglais ou allemands), il aime à caricaturer (il a même travaillé à La Caricature), et en ce domaine le crayon anime pour lui autant la toile que la page. Tel le jeune rapin des Jeunes-France, il croque tous les types, avec une préférence pour la charge sociologique envers le bohème et le bourgeois. À l’occasion de ses récits de voyage, Gautier construit des types d’étrangers comme l’Anglaise, la Flamande, l’Espagnole ou le Russe. A quel moment le stéréotype bascule-t-il dans la caricature ? Est-ce une question de degré (charge plus forte) ? de changement de registre (glissement vers le pictural) ? de jugement axiologique ? Si la caricature n’est qu’exagération de la vérité, quelle est cette vérité de l’autre et de soi-même que le « type complet » du Flamand, de l’Ecossais[2] et d’autres étrangers a à nous dire ? Ce sont ces zigzags de la typologie à la caricature que cette communication se propose d’étudier.

10h30-11h00 : « Anatole France caricaturiste ? », Guillaume Métayer (Sorbonne Université)

Anatole France a souvent été critiqué pour le caractère abstrait de sa prose, le fait qu’elle ne donnerait pas à voir, ni d’ailleurs à sentir, mais par trop à réfléchir et à délibérer dans les interminables joutes rhétoriques de ses personnages souvent aussi bavards qu’érudits. Pourtant, à en croire M.-C. Bancquart et sa thèse consacrée à « Anatole France polémiste », l’écrivain ne fut ni un doux sceptique ni un fade néo-classique. Quelle place tient la caricature verbale chez le grand dreyfusard (Histoire contemporaine), le pamphlétaire anticlérical (Le Parti noir) et auteur d’une histoire de France animalière, la fameuse Île des Pingouins (1908) ? Une caricature néo-classique est-elle possible ? Comment comprendre les relations de France avec la caricature dans le contexte de son goût des arts visuels ? Que nous disent-elles de son esthétique ?

Deuxième séance : La caricature, un fondement de la littérature réaliste ?

11h30-12h00 : « Réalisme littéraire et trait caricatural chez Jules Champfleury », Michela Lo Feudo (Université de Naples)

Dans son recueil intitulé Le Réalisme (1857), Jules Champfleury (1821-1889) souligne la nécessité de renouveler la mimésis tout en s’éloignant d’une certaine recherche stylistique pratiquée jusqu’alors par les romanciers et surtout par les poètes, recherche qui serait, pour lui, synonyme d’idéalisation et de mystification. Il s’agira ici de faire dialoguer un échantillon de romans de l’auteur avec sa production non-fictionnelle – production qui se caractérise par une vaste activité journalistique comprenant articles de critique d’art et de critique littéraire, ouvrages « archéologiques » mais aussi préfaces, postfaces et d’autres éléments péritextuels contenus dans ses romans et recueils littéraires – pour essayer de comprendre le rôle joué par la caricature dans le cadre du projet réaliste de Champfleury d’un point de vue à la fois herméneutique et formel.

12h00-12h30 : « Le réalisme, expansion totale de la caricature », Alain Vaillant (Paris-Nanterre)

Le réalisme littéraire français pré-naturaliste – disons de Balzac aux Goncourt, en passant par Flaubert et Baudelaire – peut à bon droit être considéré comme un transfert, dans l’ordre du discours, de l’esthétique de la caricature : tous, à l’exception de Flaubert, lui ont consacré des développements plus ou moins longs (un essai entier, dans le cas de Baudelaire !), sans avouer cependant totalement leur dette. Car la caricature est autant un contre-modèle qu’un modèle : comment fonder le roman ou la poésie moderne sur la déformation comique de la réalité, au moment même où l’on prétend en offrir la représentation la plus exacte ? D’où la mauvaise conscience de l’écrivain réaliste, qui l’amène soit à hyperboliser le caricatural jusqu’à le métamorphoser en autodérision burlesque (Vallès) ou en fantastique (Baudelaire), soit au contraire à en atténuer les signes manifestes au point qu’il en devienne invisible (c’est le « comique qui ne fait pas rire » de Flaubert). De là une contradiction propre au réalisme français du 19ème siècle, où l’omniprésence de la caricature semble impliquer paradoxalement son dépassement, voire son reniement.

Troisième séance : La réécriture littéraire de caricatures

14h30-15h00 : « Migraines, crânes et autopsie de la société : de la caricature dans Stello d’Alfred de Vigny » (titre temporaire), Sophie Vanden Abeele-Marchal (Paris IV)

Après le succès de Cinq-Mars six ans plus tôt, le roman Stello (1832) étonne la critique autant par sa construction, son ton que ses références, paraissant « quelque chose qui rappelait Sterne, inconséquent, décousu, fragmentaire, doux, fort, sensible, ému et plaisant » (Lamartine). De fait, une poétique romanesque des plus originales révèle l’innutrition du texte par la caricature. C’est en effet par un discours bigarré, qui n’a rien de médical, que le personage du Docteur-Noir décrit les « blue devils » fatals dont souffrent le jeune poète romantique Stello : les images des Cruikshank et James Gillray y croisent les planches phrénologiques de Gall et son disciple Spurzheim, mais aussi certaine toile d’histoire, célèbre, de David. Cette communication se propose de montrer comment la caricature anglaise, que Vigny fait dialoguer avec des images de nature différente, fournit un modèle propre à l’élaboration d’une langue romanesque capable de représenter le temps de crise  qu’il s’agit d’analyser tant dans ses formes que dans les faux remèdes proposés.

15h00-15h30 : « Grandville relu / revu par Topor : deux illustrateurs en quête d’auctorialité », Laurent Baridon (Université Lyon 2)

En 1979, Roland Topor présente une modeste édition d’illustrations de Grandville au moyen d’un récit dans lequel il se met en scène au côté de l’apparition spectrale du dessinateur mort en 1847. Ce court récit est une fable fantastique et grotesque sur les rapports entre illustrateur, écrivain et éditeur. Grandville y refuse d’illustrer Topor, qui figure ici en tant qu’écrivain, à la grande satisfaction de l’éditeur du livre projeté. Ce texte est cependant accompagné de vignettes de Grandville, recomposées et détournées par Topor pour les rendre plus macabres qu’elles ne le sont dans leur forme originelle. Ce dialogue entre deux illustrateurs-auteurs résonne de la fortune critique de Grandville dans le Surréalisme de l’après-guerre sous le sceau de l’humour noir, contexte dans lequel Topor a fait ses premières armes de dessinateur. Son analyse permet de marquer les filiations et les écarts entre les cultures satiriques de Grandville et de Topor au travers des fonctions esthétiques du texte et de l’image.

Quatrième séance : Le dialogue entre le texte et les caricatures au sein d’une œuvre : effets de lecture.

16h00-16h30 : « De la survie par le rire ? Les mystérieuses caricatures de Denis Guillon », Anna Paola Bellini (Sorbonne Université) et Vincent Briand (Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon)

Déporté dans les kommandos d’Ellrich Nordhausen et Günzerode, Denis Guillon témoigne de son expérience en caricaturant la vie au camp, ainsi qu’en écrivant son journal intime, entre juillet 1944 et avril 1945. À son retour, il relate sa déportation dans un ouvrage intitulé Matricule 51186. Pourquoi et comment ce jeune homme a-t-il pu produire, au cœur même du système concentrationnaire, ces caricatures ? Quel sens peut-on leur donner ? Comment textes et images s’articulent-ils ? Enfin, comment rend-il compte après la guerre de sa déportation dans son témoignage ? Dans cette intervention à deux voix, Anna Paola Bellini, doctorante à Sorbonne Université Lettres, et Vincent Briand, attaché de conservation du patrimoine au Musée de la Résistance et de la Déportation à Besançon, proposent de se questionner sur les formes de témoignage de l’expérience concentrationnaire. Pour ce faire ils présenteront textes et dessins réalisés par Denis Guillon, actuellement conservés à Besançon, où se trouve l’un des plus riches fonds d’art concentrationnaire en Europe.

16h30-17h00 : « Friedrich Dürrenmatt caricaturiste », Philippe Kaenel (Université de Lausanne)

L’œuvre caricaturale de Friedrich Dürrenmatt recouvre presque l’intégralité de son œuvre graphique. Dans la vie et l’œuvre de Dürrenmatt, la caricature n’est pas un mode d’expression annexe ou secondaire, dans les deux sens du terme. La pratique du dessin satirique se place au début et au cœur de sa formation intellectuelle et visuelle, ceci dès l’époque où il hésite encore entre une carrière artistique ou littéraire. Lorsque l’on regarde des dessins satiriques de Dürrenmatt et qu’on lit les propos qu’il tient sur son œuvre et sur la politique internationale, on ne peut manquer d’être frappé par les analogie avec un essai qui a joué un rôle important dans l’historiographie de la caricature. Il s’agit de l’ouvrage de Werner Hofmann, La caricature de Vinci à Picasso, paru en 1956 et traduit en français en 1958. Cette communication se propose d’interroger la pratique double et intensive de la satire littéraire et visuelle, principalement durant la Guerre froide.

17h00-17h30 : « William Sassine, écrivain-chroniqueur et Oscar, dessinateur de presse. Pratiques iconotextuelles dans La Chronique assassine du journal Le Lynx », Jean-Pierre Sagno (Université Bordeaux-Montaigne)

Ecrivain francophone guinéen, William Sassine publie son premier roman – Saint Monsieur Baly- en 1973 aux éditions Présence Africaine. Il est l’auteur de plusieurs autres romans -dont Le Zéhéros n’est pas n’importe qui, roman, paru en 1985 –, avant de commencer sa collaboration avec le journal satirique Le Lynx dont le premier numéro parut le 7 février 1992. Il s’agit d’une nouvelle pratique d’écriture « en direct, comme il l’a souvent dit : il lui suffit d’ouvrir la fenêtre et de regarder la rue pour écrire. Le journalisme lui convient parfaitement » (Degon, 2016 : 135). C’est dans ce cadre qu’il commence sa collaboration avec Youssouf Ben Barry dit Oscar, le caricaturiste du Lynx. Cette communication propose d’aborder, dans le cadre de la sémiotique et de l’analyse du discours, les relations entre la chronique (texte) et la caricature, à partir d’un corpus de trente chroniques de Sassine encadrant (sur l’espace de la page) les caricatures d’Oscar. Il s’agira donc d’étudier les procédés socio-discursifs et sémiologiques auxquels ils recourent. On s’intéressera à l’articulation des signes linguistiques et iconiques. Enfin, on tentera de cerner la complémentarité des deux productions.

17h30 – 18h00 : Conclusion

[1] Programme « Histoire du rire moderne » mené avec le CSLF et La Contemporaine pour le Labex Les passés dans le présent.

[2] Allusion à Albertus, XXXV : « ces bons Flamands, / Types complets » […] sir Walter Scott lui-même y puisa  […] ce type qu’il répète ».